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    [Salviati] Déboires écarlates

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    Major de caserne
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    [Salviati] Déboires écarlates

    Message par Admin le Dim 7 Mai - 0:33

    Les fragments distillés de la terre s'assombrissaient. L’émeraude inquiétante du ciel se réfléchissaient dans les eaux du lac nimbant celui-ci d'une intense lumière glauque. Autours de la vase. Elle enclavait pieusement l'étendu aqueuse éclairée par l'astre septentrional qui semblait figer la vie de ces lieux. Les remous de l'eau, l'ombre des pins, la décomposition des cadavres. Un œil fixait des silhouettes dégingandées grouillant sur l’îlot greffé aux surfaces cristallines. La progression était difficile. Ses bottes s'alourdissait à chaque pas, une odeur putride se mêlait à l'humidité et menaçait de faire s'évanouir Salviaiti. Il était affamé. Cela faisait plusieurs semaines qu'il ne se nourrissait plus que de fromage desséché, arrosé de vin aussi visqueux que le terrain qu'il parcourait. Hélas, ces mets l'avaient quitté.
    Bien qu'il n’eut pas de pain pour centraliser son alimentation, son corps parvenait à endurer les assauts compactes du lait coagulé. Sa mâchoire était, néanmoins, usée par les efforts consacrés à la mastication élaborée qui dévorait l'entièreté de ses veillés. La bouilli de raisin qui l'hydratait n'avait même pas le mérite d'ébranler la solidité de la tomme, lui donnant par la même un goût qui se passe volontiers d'analogies. Morne était ses repas et fade était son plaisir. Il lui arrivait de songer aux festins de son enfance, aux marmites de viandes en ébullition préparées à l'occasion des jours saints. Cette image s'insinuait régulièrement dans ses rêveries. Il lui arriva de la saisir. Brièvement. Il ne pouvait pas définir s'il s'agissait de nostalgie ou d'un regret. Il était libre à présent. Mais, il demeurait fils de seigneur en dépit de tout ses efforts pour le dissimuler, y comprit à lui-même. Cette fatalité martelait ses pensées.
    Longeant la rive, ses pas s'enfonçait dans le bourbier périphérique, il avançait. Quelque chose bourdonnait au loin. Un écho qui rompait le silence du lac. Salviati avait lu des choses à propos d'esprits élémentaires, de fées qui enchantaient de leur présence certains domaines. Il se les était de nombreuses fois figurer, leur aspects variant selon ses envies. Par ailleurs, un trait revenait souvent. Les êtres qu'il imaginait était essentiellement d'apparence féminine et majoritairement coiffés d'une longue chevelure d'obsidienne.
    La voix s'intensifiait, s’aggravait. Salviati décida d'avancer à pas feutrés vers les projections sonores. Cela ressemblait à un chant. Une musique semblait l'accompagner. En se rapprochant, il distingua un bruit de ruissellement. Une silhouette assez large commença à émerger de derrière les arbres. La voix était masculine et discordante.
    Toujours discrètement, Salviati se glissa entre deux troncs rabougris se situant à une demi-douzaine de pieds de l'émetteur. Cet emplacement lui permit de contempler la globalement la scène.
    Un homme assez trapu se tenait face au lac. Son dot occultait ses membres supérieurs qui se prolongeaient hypothétiquement en direction de sa pense. Les deux sons semblaient provenir de l'individu, le chant et le ruisseau. En tapinois, le jeune homme pouvait écouter les paroles prononcées par le timbre rauque et délirant du semi-colosse.

    Je suis le petit gars
    Qui se flatte, n'est-ce pas ?
    D'être invisiiiible

    L'homme émit un mouvement de recul et sifflota sur le même air frivole. Quelque chose gisait à ses pieds. Une sorte de chiffon blanchâtre entortillé et sale.
    Emporté par une curiosité et un élan de bravoure démentiel, Salviati rampa jusqu'au morceau de linge dans l'espoir certain de le subtiliser. L'homme ne se retourna pas, il était comme pris d'une frénésie poétique et prononçait des paroles incohérentes, aussi bien sémantiquement que phonétiquement, probablement improvisées.
    Le chapardeur parvint à extirper l'objet et l'amena dans un endroit plus tranquille. Quand il le secoua pour le déplier, quelque chose tomba doucement sur le sol. Il le ramassa. Il s'agissait d'une lettre, non scellée, si ce n'est par la rose rouge dont les épines joignait et fixait les plis. Animé par sa soif de savoir, le jeune homme défi cet agrafe rudimentaire et lu, avec une intention particulière, la seule et unique phrase que contenait le mot.
    « Ne m'oublie pas. Ne m'oublie pas, Ne m'oublie pas... »
    Au-delà du style minimaliste de l'injonction, l'écriture était soignée et limpide. Un des bouts inférieurs du parchemin avait été déchiré. Salviati, se pencha vers le chiffon qui, après un examen savamment mené, s’avéra être un tabard frappé d'une flamme d'un rouge qui tirait vers le rose. Un morceau de parchemin, sous doutes celui manquant à la lettre, avait été cousu dans le tissu. On pouvait y déchiffré un nom.
    Eugène Royce
    Salviati, régénéré par on ne sait quel espoir, esquissa un sourire...


    Il fut accueillit par un couple de guerriers revêtus d'une plate lourde uniformément colorée. Ils se tenaient là, immobiles, comme incrustés dans la structure de l'édifice qui dominait les clairières avoisinantes. Des bannières sales flottaient aux extrémités de l'immense bâtisse, la plupart étaient déchirées, d'autres brûlées, certaines consentaient à quelques touches de moisissures sur leur tissu. Salviati reconnu les armoiries de l'ancien royaume de Lordaeron.
    C'est sur le parvis qu'il fut arrêté. Les gardes, bien qu'ayant identifié leur héraldique sur son tabard, le saisirent sans rien exprimer. Ne pouvant lutter contre cette attraction il fut conduit dans une pièce minuscule située en haut des nombreuses marches qu'il venait de gravir malgré lui. Les automates d'acier l'y enfermèrent. Ainsi cloîtré, sa volonté fut comme happée par l'obscurité de la pièce, il se sentait oppressé, l'endroit était effectivement terriblement étroit, il ne comprenait pas, il sentait encore la pression qu'avaient exercée, sur ses frêles membres, les puissantes poignes de ces avatars du silence.
    Il demeura dans le noir pendant un temps qu'il endura comme une éternité, puis la porte s'ouvrit. Une faible lueur commença à asticoter sa vision, ses yeux s'étaient vite accoutumés aux ombres. Une voix rauque retentit et la porte se referma dans un légers fracas. Un visage émergea par les rayons de la bougie utilisée. Âgé, abrupte, grossièrement taillé, il affichait une certaine résolution ainsi qu'une fermeté sévère qui ne laissera jamais de place au doutes. Sa mâchoire se contracta :
    - Bon retour parmi nous, prononça l'homme avec une lassitude inavouée.
    - Un retour ? S'enquit timidement Salviati toujours dans l'aboulie de son séjours sans lumière.
    - Oui, je reconnaîtrais cette teinte impie entre mille.
    - Comment ? Quelle teinte ?
    - Eugène, nous vous avions prévenu que si vous quittiez le monastère vous seriez châtié. Êtes-vous revenu pour éprouver la vérité de nos serments ?
    - Vous devez faire erreur, je ne suis pas... à peine eut-il le temps d'entamer sa justification que l'homme l’interrompit d'un ton haut, puissant et solennel.
    - Vous avez failli aux préceptes de lumière, parjure ! Dois-je vous les rappeler ? Respect, Ténacité, Compassion ! Vous avez succombé à la tentation, vous avez fuit et abandonné notre cause. Cependant, vous nous avez jadis révéler votre pureté, en cela nous pouvons vous dispenser de l'immolation, nous savons que vous n'êtes pas un agent du Fléau, du moins pas encore... Nous allons le garantir. On vous attend.

    Après ces mots la porte se rouvrit et plusieurs individus encapuchonnés s’engouffrèrent dans la cavité. Deux d'entre eux s'emparèrent de Salviati dans un élan de violence insoupçonné par ce dernier. Ils lui bandèrent les yeux et le traînèrent vers l’extérieur. L'air devenait plus doux, quelque chose de délicat et tranquille pouvait s'y percevoir. Un calme effroyable. Il entendait quelques murmures autours de lui. Son corps cessa d'être emporté. Quelque chose s’enlaça autours de ses poignets et serra fort. On lui dévoila la scène. Une foule d'individus, tous revêtus du même tabard frappé d'une flamme rouge, communiaient autours de lui. Deux hommes, encore, se tenaient devant lui, L'un était massif et torse nu, l'autre voûté affichait un sourire vicieux. Ils s'écartèrent en laissant ainsi place à la même personne qui lui tenait tantôt la chandelle.
    Voilà l'homme ! s'écria ce dernier. L'infidèle ne sera de nouveau digne de porter notre insigne que lorsqu'il aura respecté son châtiment. Cependant, n'oubliez pas que, tel est le sort réservé aux lâches qui se repentent, son retour en a témoigné. Le voilà à présent uniquement vêtu de son humilité. Que sa foi le préserve des souffrances de l'impie et lui procure joie dans son tourment.
    Procédez à l’exécution ! aboya le colosse d'une voix incroyablement puissante.
    A ce moment, Salviati s’aperçut qu'il n'avait pour pudeur qu'un linge d'un blanc immaculé qui recouvrait l'intégralité de son intimité. Son corps se sépara du sol. C'est là qu'il senti le premier coup. Puis le deuxième. le troisième... ces hurlements déchirèrent le voile de quiétude qui recouvrait les lieux. Une prière fut dite et les membres de l'assemblée se disloquèrent.
    Il ressentait un froid terrible, le silence avait regagné sa demeure et le noir faisait étalage de son infinie. Soudain, il entendu quelque chose, l'écoulement violent d'un liquide. Un horizon écarlate se révéla. Il avança vers ce lointain, lentement. Ses jambes étaient plus courtes tout comme ses doigts. Il était enfant. En voyant cela, il se mit à courir, le plus vite qu'il pouvait et à cette allure il atteignit le bout de ce monde. Un mur, où s'écoulaient des flots de sang se dressait, immense, devant lui. Une silhouette l'attendait. Attiré par elle, il s'approcha un peu plus de la fin. Il ne parvenait pas à distinguer ce qu'elle était mais elle se confondait avec le firmament maintenant si proche. Plus il progressait, plus sa vision s'empourprait. Une femme se tenait là, immobile, entièrement recouverte de rouge, seul ses cheveux étaient discernables, seulement, ils semblaient fluctuer, ils n'avaient pas de forme fixe. Arrivé à sa hauteur, elle lui pris sa main et ils franchirent le mur...
    Une chaleur étrange le réveilla. Il ouvrit les yeux. Il était recouvert d'une épaisse couverture, une bougie entamait son déclin sur une table à coté de sa couche. Il pencha la tête pour mieux comprendre ce qui lui arrivait. Une voix le réprima, douce, tendre et légère :
    - Doucement, je n'ai pas encore fini. Vous devez me laisser finir cette prière, elle est essentielle à ceux qui viennent d'endurer le supplice de l'éternel retour.

    En levant son regard, Salviati découvrit une chevelure d'un blond éblouissant auréolant un visage qui lui demeurait voilé. La main blanche posée sur sa joue lui offrait un sentiment de bien-être qu'il n'avait jamais connu jusque là. Elle se retira. La voix mélodieuse reprit :
    - Voilà qui devrait suffire, dit-elle en soupirant, pourquoi fallait-il qu'ils vous fassent subir cela ?

    La vérité éclata. Un visage angélique se montra à lui.

    Un relent de culpabilité accompagnait ses gestes. Ses plaies avaient à peine cicatrisé qu'il trempait déjà une lame dans la chair molle d'un corps humilié. Les cris progressivement murent en gémissements puis en plaintes muettes concordant avec l'attitude des tortionnaires accomplissant leur devoir dans un silence cérémonial. Au fil des heures la tache devenait pénible, les mouvements itérés commençaient à perdre de leur sens, les fluides corporels rendaient les mains poisseuses et maladroite, la chaleur de la chambre écrasait les derniers efforts de zèle. L'homme voûté déclara que c'en était assez et ils se dirigèrent vers le cimetière pour évacuer les derniers morts. On avait empiler le reste dans l'ombre de l'arrière-cour. Ils se dispersèrent une fois le tas embrasé. Salviati se dirigea vers un puits, à quelques mètres de l'incendie. Il rempli le seau en comptant utiliser l'eau pour se laver des marques de ses offices. A sa grand surprise celle-ci était pure, il en scruta la surface.
    Des profondeurs inimaginables que recèle un lit de plume parvinrent les échos de paroles engluées.
    Il avait connu bien des sortes de réveils mais, celui-ci, il n'aurait jamais pu l'appréhender. Assise sur une chaise en bois, une femme orientait les perles azurs de sa vue vers le jeune homme à la conscience ressuscitée. Peu de mots dépassèrent ses lèvres, parler lui faisait mal mais il émit quand même un son :
    - Où...
    - Loin de vos tourments, en sécurité auprès de la lumière, interrompit la jeune femme. On m'a chargé de vous ramener parmi nous, maintenant que la souillure a été purgée selon eux. Ah ! Sont-ils donc aveugles ? Aucune trace de putréfaction ni la moindre aura magique. Juste de nombreuses marques... en plus des blessures qu'ils vous ont infligées.
    - Je dois...
    - Rester ici ! Vous êtes sous ma protection maintenant. Je n'ai beau être qu'initiée c'est à moi qu'est revenue la tâche de vous soigner. Croyez-moi, cela est préférable.
    - Mais vous ne comprenez pas, je ne suis pas un...
    - Qu'importe qui vous étiez, la lumière vous a recueilli. Ne la fuyez pas, à nouveau.
    La porte de la cellule s'ouvrit, ses sens se ternirent et le songe disparut.

    Les effluves cadavériques animèrent Salviati. Il était à présent seul à proximité du charnier. Avançant vers lui d'un pas chancelant, il huma les vapeurs nauséabondes qui se faisaient de plus en plus intenses. Ne pouvant supporter cela davantage il déchira un lambeau de ce qui maintenant était officiellement son tabard et se l'enfila autours du visage. Ainsi paré, il contempla l'amas de corps se consumer dans l'ardeur d'une passion spirituelle.

    « Chaque vie est sacrée. Notre devoir n'est pas seulement de rendre la justice sur ces terres mais de rendre la nature. De faire que les choses puissent naître de nouveau. Le fléau n'est pas seulement l'ennemi contre lequel nous nous battons, il est aussi l'incarnation d'une tentation que nous pouvons tous éprouver : celle de sacrifier le monde à notre propre conservation. C'est à quoi l'impie cède, il rompt le lien qui l'uni aux autres et à l'univers. Il s'isole et oublie de par cette action sa solitude, il se lie avec la mort et finit par devenir indifférent à lui-même car sans notre connexion nous n'existons plus. Nous ne sommes qu'un objet errant à la surface du monde, sans pouvoir et sans âme. »
    Ainsi parla l'abbé supérieur, une homme que le temps n'a pas épargné. Il était cependant encore capable de tenir sur ses jambes frêles le temps d'un court sermon. La ferveur qu'il mettait dans ses discours paraissait démentir l’aspect sous lequel il se présentait, bien que rarement, à l'assemblée. Cette fois-ci il avait parlé pendant pas plus de quelques minutes, au milieu de l'un cloître les plus à l'écart du monastère, dans un jardin où quelques roses s'élevaient difficilement. Salviati avait entendu le vieil homme. Il avait été guidé par les mots de celle qui lui faisait don de sa foi en tentant de lui enseigner les préceptes de la lumière. Seulement, cet office qui avait pour mission de lui ouvrir les portes de la piété avait été occulté par une aspiration tout à fait autre. Il n'avait cessé de regarder la jeune femme qui l'avait, avant de l'amener ici, soigné, nourri, qui avait probablement lavé son corps et veillé sur celui-ci pendant on ne sait combien de temps. Il avait vu ses yeux contempler leur origines célestes alors que le vieillard s’exaltait dans un prose démentielle. Il avait remarqué ses mains blanches s’enlacer elles-même et se tordre à chaque renversement de tonalité de la voix dominante. Quand la tension avait atteint son point culminant, elle retenait son souffle et ses lèvres laissèrent échapper une fréquence salvatrice de murmures au déclin de celle-ci.
    Quand tout redevint silencieux, l'initiée se retourna vers son observateur et inclina la tête vers une direction que tout le monde suivait. La cour s'était effectivement vidée, le vieil orateur tardait bien à regagner sa loge située volontairement à proximité du lieu que les deux jeunes gens occupaient. Salviati était immobile, quelque chose semblait le retenir. Sa préceptrice le remarqua et, toujours inquiète de son état, s’approcha et lui saisit délicatement le bras
    - Eugène ? Vous êtes là ? Qu'as-tu pensé des psaumes récités par notre père?
    Surpris aussi bien par la question que par le contact de la jeune femme, Salviati ne su rien formuler de cohérent.
    - Vous êtes certain que tout va bien, mon frère? Repris l’initiée.
    - Oui... Je me demandais simplement où était ma place dans tout cela.
    - Toute naissance est une mise au monde. Nous sommes tous à l’intérieur de celui-ci.Votre place vous la trouverez, ce n'est qu'un question de temps, elle s'imposera elle-même à vous. Un jour, vous vous lèverez et tout vous semblera claire, ayez confiance, si vous êtes ici ce n'est pas un hasard.
    - Comment en êtes-vous sure ? L'avez-vous vécu ?
    - Eh oui, et voyez-vous je suis encore vivante ! elle émit un petit rire enjouée. N'ayez crainte, quand la lumière vient à vous il n'y a nul doute qui saurait vous entraver. Vous m'avez déjà rencontré, cela nous uni nous, mais aussi le reste du monde. Nous sommes ainsi les artisants du bonheur d'autrui et du notre en même temps, les deux ne sauraient être divisibles.
    - C'est pour cela que vous m'avez aidé ? s'enquit Salviati.
    - Non, ce n'est pas pour cela. C'est en cela . De plus vous êtes encore loin de pouvoir me refuser, votre formation ne fait que commencer.
    - M'auriez-vous aider si j'avais été un autre ? insista t-il.
    Je ne vois pas ce que cela change. Votre question ne se pose pas, à vrai dire, dit-elle d'une voix posée.
    - Vous auriez donc soigner n'importe quoi.
    - N'avez vous donc rien écouté à ce notre père vient de nous dire ? Il n'est pas de mon ressort de juger ce qui doit être sauvé ou non. C'est en chacun de nous que s'effectue ce choix. Si vous n'aviez pas eu le moindre respect pour la vie, je n'aurais simplement pas pu vous soigner. Libre à nous de rompre le lien ou de le renforcer, c'est en cela que consiste le vertige de la foi. C'est aussi pour cela que la lumière peut aussi bien guérir que châtier.
    Le regard que l'initiée portait au jeune homme était empli d'une émotion abondante, son expression variant de l'indignation à la tendresse. Constatant cette colère généreuse, Salviati fit fuir son regard vers les formes éprouvées de la féminité qui le tenait. Il prononça avec une insolente hésitation :
    - Qu'advient-il si l'on commet un acte qui ne... que se passe t-il s'il on tue ?
    - Rassurez-vous on peut tuer ce qui est déjà mort. L'impie n'est plus de ce monde.
    - Non, je voulais dire... nos semblables.
    - En ce cas, puisse la lumière vous pardonner, mais n'ayez crainte cela ne se saurait arriver tant que vous me suivrez et que ma voix vous guidera.

    Son masque improvisé ne pouvait plus retenir les fragrances putrides des restes brûlés. L'assemblée de chair s'était de nouveau dissoute, le feu avait finit par s'éteindre. L'absence absolue, le vide que représentait ce lieu et le silence qui reprenait ses droits, cela fit se retourner Salviati qui se redirigeait vers la chambre pour « faire son devoir ».

    « A quoi bon ? A quoi bon s'acharner à secourir l'autre alors que l'ingratitude est le mot d'ordre ici-bas ? A quoi bon soutenir quelqu'un qui ne le mérite pas et va pour un simple caprice vous entraîner avec lui dans sa déchéance ? A quoi bon se sacrifier pour quelque chose sans valeur ? A quoi bon sauver une vie si elle en vaut bien une autre ou même ce morceau de tissu sale, ce fragment d'arme brisée ou pire cette rose fanée ? A quoi bon, enfin, l'écouter si, en réalité, tout se vaut, et donc tout est permis ? » Pourtant, Salviati écoutait. Il faisait même plus que cela. Il suivait le moindre geste, s’engouffrait dans la moindre faille, saluait le moindre défaut, la moindre maladresse qui pouvait surgir dans l'image de l'initiée. Cette manie qu'il avait, celle de la fixer ainsi quand elle ouvrait sa bouche aussi bien que son cœur, quand sa passion s’assimilait presque a des spasmes nerveux, à des convulsions, quand dans ses yeux turquoises on lisait les prémices d'un embrasement ; Ces moments de crise là, il les attendait.
    Cela faisait un peu moins de deux semaines depuis qu'il s'était réveillé dans ce lit, au coté de cette jeune femme dont il voit encore le visage le surplomber alors que ses yeux ne s'étaient pas encore adaptés à la luminosité. Durant cette période d'autres prières avaient été prononcées, d'étranges clameurs les avaient accompagnée et tout semblait s'accorder en une seule et même harmonie. Les vicaires et agapètes défilaient toujours dans la même ronde au centre de laquelle étaient déposés les fastes de la foi. On y buvait, chantait toujours avec le même enthousiasme les refrains dont le sens échappaient probablement à ceux qui les entonnaient. On disposait les mêmes artifices dans les cavités de marbres et un voile rouge conservait le mystère des rares murmures qui s'échappaient des fibres analgésiques tissant les liens de chacune des âmes qui semblaient festoyer. On banquetait ainsi à l'abri, à l'écart de ce qui rôdait dehors dans un silence glacial dont on se protégeait en s'étourdissant par des psaumes retentissant à l'infini en un flux d'éclats de voix.
    Pour lui, dedans ou dehors, ce qui apportait le réconfort et ce qui l'exigeait, les incantations et les silences, l'apparat et la nudité tout se confondait en une seule et même chose, une vapeur...
    Il ne comprenait pas. Tout cela était pour lui sans teneur, sans rien. Il assistait à tout mais ne saisissait pas. Le temps passait et une main le pris. Encore une fois c'était elle, le sortant de sa confusion et le relevant d'un seul geste. En souriant elle révéla sa stupeur. C'est alors qu'elle ouvrit la bouche : « Etiez-vous ici tout ce temps ? Dit-elle calmement sans attendre de réponse.
    - Ici ? Où ? Demandant comme s'il venait de remarquer qu'il était perdu.
    - Où crois-tu être? Répondu-t-elle toujours avec le même sourire voilé.
    - Je suis... je l'ignore.
    - De grandes colonnes s'alignant jusqu'à l'autel central, ces murs parsemés de vitraux et drapés pourpres, nos frères et sœurs à genoux... Ne voyez-vous pas ?
    - Je... je regarde... et j'entends... Prononça t-il avec hésitation.
    - Et ?
    - Et... »

    Salviati se tourna vers son visage. L'initiée eu un mouvement de recul. Sa robe était comme celle que portaient les autres prêtresses, simple, chaste, sans aucun ornement, seul la couleur, pourtant uniforme, s'insurgeait et jurait même avec ses pupilles azures qui s'interrogeaient. L'écarlate l'était vraiment, il semblait n'avoir souffert d'aucune corrosion, il flamboyait toujours, le rendant agressif au premier regard. Il omettait tout ce qui l'entourait et était en cela, pourtant, étrangement lénifiant. En dehors de cela elle ne portait rien, ses cheveux d'or ondulaient le long des ses épaules. En se redressant il l'a dépassait d'un bon pied mais, choses curieuse, elle semblait toujours le regarder de haut.
    Quelques secondes passèrent, voire quelques minutes, ainsi, les deux se regardant, les deux en silence. L'un bouillonnait de questions mais n'osait, non, ne savait les formuler, tandis que l'autre attendait, ou du moins, semblait attendre, il ne pouvait en être sûr sans ajouter une autre douleur à celles qui faisaient son mutisme. Elle soupira :
    « Si je vous ai posé cette question, Eugène, ce n'est pour vous torturer. Je le vois, parler vous fait souffrir, de même que penser, je le sens, mais... Regardez mieux, oubliez la douleur et observez. Ici, ceux pour qui vous êtes revenus et pour qui vous reviendrez, ceux que vous avez abandonné mais ceux pour qui vous vous battrez et trépasserez peut-être... C'est ici qu'ils se tiennent.
    - Je ne comprends pas...
    - Il se tiennent, ils demeurent et cela pendant... une éternité. Je parle de ce que la lumière nous offre, en plus de nous dévoiler à chacun. Je parle de ce qui nous fait être dans ce monde comme dans l'autre. Le fait que ne tenons seule mais aussi que nous tenons à. Ce que le temps nous fait comprendre pour que nous élevions jusqu'au cloché de cette cathédrale et au-delà. Ces colonnes de pierre, nous devons être aussi tenaces qu'elles pour accomplir cela...
    - Je ne vois pas le rapport avec... ceux-là. dit Salviati en désignant ceux qui priait autours d'eux.
    - C'est la raison pour laquelle que je vous dit d’observer. Ils sont là depuis... certains depuis quelques heures, d'autres depuis l'aurore, d'autre encore depuis plusieurs jours...
    - Comment ? Sans bouger ?
    - C'est bien cela.
    - Mais...
    - C'est en prenant racine que le reste prend son sens. Personne ne peut, et ne doit, errer comme un mort-vivant. Ici, tout commence. C'est en ce lieu que nous tenons face au doute, que nous nous protégeons mutuellement car rien n'a de sens seul non plus.
    - Seul... nous nous portons mieux.
    - Mais nous n'apportons rien, répliqua-t-elle en un éclair. Le lien qui nous uni à l'autre nous relie également à l'ensemble, à l'Un.
    - Nous... nous ne faisons que servir. Dit-il, résigné et amer.
    - Non, nous donnons. Notre pouvoir appartient à nous seul, pas à moi, ni à vous. Ce que vous êtes en propre, c'est cela le vide, c'est cela le rien qui rôde toujours autours de vous mais que vous fuyez ! Là...
    - Vous... vous parlez mais... moi, je n'ai pas besoin de me cacher derrière des mots pour être quelqu'un. Fit-il d'un ton presque fier.
    - Tu n'as pas besoin d'être quelqu'un pour être ! cria-t-elle en suffoquant.

    Des yeux se tournèrent vers eux. S’inclinant avec grâce elle lui fit signe, penchant légèrement la tête vers l'entrée béante de l'édifice. Ce n'était plus seulement sa robe, ni la flamme au milieu de celle-ci mais maintenant ses deux joues qui étaient écarlates. Ensemble, ils descendirent le parvis, firent quelques pas sans parler. Pourtant, cette fois-ci, le silence n'était plus absolu, quelque chose rythmait sa marche. Un souffle, court, fébrile, humilié... voilà ce qu'il écoutait à présent, il le berçait et cela seul comptait. Quand il s'arrêta, le monde entier s'écroula. Tout était de nouveau vide, absurde. Elle murmura :
    - Il viendra un jours où... tu n'auras plus besoin de moi. Quand ce jours sera venu... elle se retourna. Tu... tu seras bientôt guéri, Eugène.
    - Ce... ce n'est qu'une question de temps. poursuit-il avec une certaine agitation »
    Elle acquiesça et se retourna. Il essaya de l'attraper mais ses doigts fuyant parvinrent à peine à l'effleurer. Elle poursuivi seule.
    Salviati resta, quant à lui, immobile, à l'endroit où elle l'avait laissé. Ses questions toujours en suspens et les lèvres sèches. Il avait toujours mal. Il le ressentait de manière plus saillante à présent. Allait-il vraiment guérir ? Il se le demandait autant que de ce dont il allait bien pouvoir guérir. Cela sonnait curieusement vrai maintenant, maintenant qu'il se tenait là car tout était figé. L'écho de ses doutes occultèrent ceux du glas qui sonnait maintenant : « Que... qu'a-t-elle dit ? Pourquoi est-elle... disparue ? » Il se mit à la chercher du regard, en vain. Puis quelque choses, comme un souvenir s’interposa entre lui et son absence. Il reprit la lettre, celle écrite par une main de femme, la relu, plusieurs fois... Enfin, la rose, maintenant complètement fanée, qui avait servi de jointure, se déroba comme si elle était passé au travers de lui. En se penchant pour la ramasser, il en vit d'autres, des roses partout, un jardin entier... il entendit deux femmes rire. L'une avait des cheveux de sang l'autre... il ne voyait plus. La vision s'obscurcit aussi vite qu'elle était advenue. Il repensa à elle en saisissant la fleure morte. Ses épines ne tranchait plus mais il la voyait encore. « Elle ne vaut plus rien maintenant, pas plus que les autres en tout cas... mais si... mais si elle disait vrai alors, ce rouge là, je peux le retrouver sur leur tabard, c'est peut-être même ce jardin entier, elle vaut bien cela et encore... peut-être est-ce même ce temple rouge et bruyant... et si elle est cela elle peut valoir encore mieux, un manoir voir même un royaume. Oui, c'est ça ! C'est rose vaut bien un royaume... »

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